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Un bout de vie sur l’eau ~

Par Pierre Ligonie – Temps de le lecture : 9 min


TEASER (pour vous motiver à le lire jusqu’à la fin, ça vaut le coup!) (◔◡◔)
► Pierre Ligonie, il en a fait des choses…Un an au ministère de l’Environnement bolivien puis commercial Terra Bolivia à La Paz, 2 ans chez Toogonet, 4 ans gérant de Terra Caribea, puis 18 mois sur les mers en voilier et il vient de tout juste rentrer ! Et en plus, il a rejoint la team Togezer, c’est pas bon ça ?

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Être interdit de sortir, réduire notre espace physique quotidien (être obligé de) se retrouver face à soit même, avoir envie de ne plus vivre à travers un écran, redécouvrir les plaisirs simples, apprendre à faire des choses de ses mains … nous voilà tous en train de faire une grande traversée. Comme un bateau sans eau. Les « courses pré-confinement » m’ont fait penser à un avitaillement. Quel produit tiendra le plus longtemps : carotte ? tomate ? poireaux ? Quel produit générera le moins de déchets pour ne pas prendre de place à bord ?
Cette période a des similitudes avec la « vie à bord », mais en voilier on choisit (normalement) les gens avec qui on se confine et on a le plaisir du partage.

~^~ Là, je navigue en solitaire dans mon appartement ^~^~

La mer amène aussi une respiration et une inspiration permanente. Le cadre de mes fenêtres est bien trop petit pour cela. Aux escales et aux mouillages, il y a la vie, les gens, la terre. Aujourd’hui, nos escales ne sont que numériques (Skype, Whatsapp, Discord,…) et on voit bien que ça ne remplace pas tout.
En bref, il y a des points communs, mais beaucoup de subtiles différences. Accepterions-nous autant cette période sans la vie parallèle numérique que nous permet internet et les quelques contacts extérieurs autorisés ?

Tout cela n’enlève rien à ce que peut nous apporter cette période en termes de questionnement individuel sur notre mode de vie. Imaginez votre appartement/maison comme une bulle où pour une fois il est facile de voir/mesurer tout ce qui rentre en termes de ressources, votre capacité à les transformer et ce qu’il en sort comme produit. Combien de litres d’eau pour une douche ? Quelle énergie pour vous chauffer ? Pour cuisiner ? Pour vous cultiver / divertir ? Quelle quantité de nourriture est vraiment nécessaire ? Quelle quantité de déchets produisez-vous en vivant tel que vous le faites actuellement ? Maintenant, imaginez que vous deviez produire cette énergie, « produire » votre eau potable, que les éboueurs ne passent pas, que les magasins ne soient pas ouverts, qu’internet ne fonctionnent pas.

Welcome on board !

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Pour commencer mes études qui n’ont évidemment rien à voir avec le tourisme, j’ai atterri en 2011 en Bolivie, où après quelques mois j’ai rencontré Thibault Jeannin, alors gérant de Terra Andina Bolivie, puis Fabrice Pawlak cofondateur de Terra Group, Toogo, Togezer. Sans le savoir, je m’embarquais ce jour dans une aventure qui dure encore. Après quatre ans chez Terra Caribea, au Costa Rica, j’ai senti le besoin de remettre le voyage et l’aléa au coeur de ma vie. Mettre des croix devant la Bucket liste où on écrit : “apprendre à dessiner, faire de la trompette, passer une journée assis sur un banc à observer les gens, faire son potager… » et j’avais sur cette liste un rêve écrit depuis longtemps : faire un long voyage en bateau.

C’est ainsi que je me suis retrouvé en janvier 2019 moussaillon, sur Lifesong, un voilier de 20 m, allant de Trinidad vers la côte Ouest du Groenland. À son bord Mme la capitaine (superwoman guide de montagne et de kayak), M. le capitaine (superman de la construction/réparation de bateau), leur mini-matelot de 1 an (expert en coloriage et pâte à modeler) et leur setter anglais (multi cap-hornier). Une sacrée équipe !

Pourquoi parler de cela dans le Yakafokon sur les conséquences du réchauffement climatique sur nos métiers ?

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La première raison est que le voilier représente avant tout un mode de vie. Faire un voyage avec eux, c’est l’essayer : en famille sur l’eau au milieu des glaçons. C’est tester un mode de vie où plaisir, aventure et partage sont au centre. C’est faire taire ceux qui disent que ça n’est pas possible, trop dangereux, qu’on ne doit pas mélanger travail et passion ou encore qu’un enfant ne peut grandir correctement sur un bateau.

En ce moment, on s’interroge beaucoup sur de nouvelles façons de vivre, manger, consommer, se déplacer. Nous n’avons pas trouvé de solutions parfaites, adaptées ou adaptables à tous les humains du monde. Nous tâtonnons, essayons et le voyage permet d’avancer aussi dans ces expériences. Parce qu’il est souvent une bulle dans notre vie, où tout ou presque peut être questionné. Le voyage peut donc être cette espace dans lequel n’importe qui, même les plus sceptiques, peuvent faire, sans jugement, l’expérience d’une vie différente, prenant par exemple plus en compte son impact sur l’environnement. Un moment où la rencontre aussi agira sur l’esprit d’une personne comme aucun livre ou conférencier n’aurait su le faire. En tant que professionnel du voyage, il me semble alors intéressant “d’utiliser” ce moment pour enclencher des réflexions ou essayer d’autres façons de faire pour soi et/ou ceux qu’on accompagne.

Ensuite, la vie sur un voilier est extrêmement contrainte d’abord par l’objet bateau puis par le milieu dans lequel il évolue : l’océan. Naviguer revient à glisser sur cette fine pellicule qui sépare deux milieux où l’homme n’avait initialement pas sa place : l’air et l’eau. Flotter entre deux mondes. Si on avance à la voile on avance grâce au vent, une énergie partiellement produite par la rotation de la Terre… certes après quelques raccourcis, mais la beauté de l’image l’autorise.

Quand on avance avec le vent, un hydrogénérateur, sorte d’éolienne aquatique, nous permet de produire l’énergie électrique nécessaire aux instruments, pilote automatique, lumières, pompes à eau, chauffage, réfrigérateur, etc. Certains utilisent aussi le solaire et/ou l’éolien. Pour l’eau douce, nous avons à bord un désalinisateur, qui permet grâce à l’électricité produite de filtrer l’eau de mer pour la rendre potable.

Quand le vent ne souffle pas dans les voiles, alors nous faisons comme presque tous les humains nous nous en remettons aux énergies fossiles. Du diesel vient “nourrir” un moteur, qui fait tourner l’hélice, nous permettant d’avancer et de recharger des batteries. Si cela ne suffit pas, il y a aussi un générateur. C’est un moteur relié seulement à un alternateur, utile pour recharger ces mêmes batteries. Donc avec le vent ou le diesel nous avons l’eau douce, l’énergie et le confort pour vivre et nous déplacer.

Il reste la nourriture, autre énergie nécessaire au fonctionnement de notre corps.

La mer a l’avantage d’être un milieu dans lequel nous pouvons “prélever” de la nourriture. Non sans conséquences lorsque c’est fait en volume industriel et sans prise en compte de l’impact sur la ressource… mais avec une canne à pêche pour neuf nous n’en étions pas là.

La production végétale sur un bateau reste limitée, même si possible comme en témoignent certaines expériences. Mais pour cela nous restions donc dépendants de la terre… plutôt logique en soi ! La terre au Groenland, il n’y en a malheureusement pas beaucoup. Plus vous montez au nord, moins il y en a, moins elle est accessible et moins elle est cultivée. Plus vous allez vers le centre du pays, plus elle est congelée et recouverte par des mètres de glace.

Alors il y a l’importation. Le pays est encore intimement lié au Danemark et la majorité des aliments végétaux et animaux viennent de là-bas, en cargo, ravitaillant les villes et villages quand les glaces le permettent. À l’achat, on voit souvent à leur état que ces produits “frais” viennent de loin et ont dû voyager longtemps. On trouve depuis longtemps des bacs de produits périmés soldés, non pas parce que c’est devenu tendance de le faire, mais car il y a peu de place au gaspillage. Ils sont arrivés sur la plus grande île du monde, alors il faut qu’ils servent, de préférence autrement qu’en déchets. Très au nord ces bateaux n’y vont pas souvent. Il y a la chasse et la pêche. Je ne dis pas qu’il ne “reste que” la chasse et la pêche, car c’est ce qui a permis la vie depuis toujours “là-haut”. C’est pour nous, habitués à se nourrir autrement, qu’il ne semble “rester que cela”. À l’heure où on s’interroge sur la place de l’environnement dans nos vies, il est intéressant de regarder les peuples de l’Arctique, qui vivent dans un milieu qui impose la réponse.

La vie en mer rend ainsi visible nos dépendances. On réalise ce que chacun consomme (diesel, eau, électricité, nourriture) et produit avec (pollution, déchets, mouvement, émotion). La mer impose ses contraintes et nous met physiquement face à nos besoins et nos limites. Si pas de vent et pas de diesel = pas d’électricité, pas d’eau douce, pas de chaleur. Si trop de vent, on risque d’abîmer le refuge, le matériel, les humains. La nature montrera ses forces et nous rappellera notre taille. Le lien entre nos actions et leurs conséquences est direct, immédiatement et physiquement ressenti.

Le voilier est pour ses passagers une mini société dans laquelle tout le monde s’affaire pour que cela fonctionne. Il faut prendre soin des uns et des autres, faire attention à la fatigue, aux joies, aux peines. Il n’y a pas de place à la paresse, aux faux discours ou aux mensonges. Il faut prendre soin aussi du matériel qui rend la vie possible. Il n’y a pas de place pour l’inutile, pour l’à peu près. On limite beaucoup et on optimise. Il faut faire attention à l’environnement dans lequel on évolue : les hauteurs d’eau, le vent, les orages, les glaces, les animaux. Si on néglige un seul de ces aspects alors la magie n’opère pas et le danger guette, mais si tout est réuni, alors c’est d’une puissance infinie. En cela, le voyage à la voile est une allégorie de notre position d’être humain sur cette planète. Il nous permet de prendre conscience de certaines problématiques globales complexes et nous oblige à vivre plus simplement, en prenant en compte notre environnement direct.

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Comme dans tout domaine, il y a les extrêmes. On pense aux bateaux de croisières déposant des milliers de passagers au milieu des manchots empereurs ou des rues de Venise, aux yachts longs de centaines de mètres mobilisés pour quatre passagers… Quelle simplicité ou prise de conscience y a-t-il à leur bord ? Il faudrait demander aux concernés. Sans stigmatiser ou faire preuve de manichéisme, les mauvais exemples ne manquent pas, mais inspirons-nous des bons et de ceux qui représentent des bouts de solutions. Pour moi, le voilier représente un début de solution pour continuer à voyager/vivre dans le monde avec un impact réduit. Heureusement, pour les amoureux du voyage et les sensibles au mal de mer, ça n’est sûrement pas la seule.

Le voilier n’est pas non plus parfait en termes d’utilisation des ressources. Les zones où nous avons navigué étant peu ventées en été nous avons fait beaucoup de moteur. Les matériaux composant le bateau et ses instruments sont polluants à fabriquer, transporter et souvent difficiles à recycler. Les gens qui rejoignent pour 15 jours le pays le font en avion. Tout ça est vrai, et non je n’ai pas trouvé LA solution. La planète étant recouverte de 70% d’océan, cela reste cependant pour moi le moyen de voyage le moins polluant pour la parcourir dans sa presque globalité. Non on ne peut pas aller au Machu Picchu à la voile, mais on ne peut pas non plus y aller depuis l’Europe, sans prendre un bateau ou un avion. Ajoutez un vélo sur le voilier et c’est réglé. Il vous faudra effectivement du temps et une bonne condition physique, mais un peu de sport ne fera pas de mal… Au fond, faut-il aller au Machu Picchu quand on est né en Europe ?

Plus généralement voyager est-ce vraiment utile ? Je ne sais pas, mais c’est être humain que de le faire. On n’arrêtera pas l’humain de voyager. Oui, il faut arrêter de voyager de certaines façons (lesquelles ? pourquoi ? qui décide ?) mais oui, il faut continuer d’aller à la rencontre du monde. Le voyage est pour moi le seul moyen de prendre conscience de mon appartenance à ce monde, sa complexité et sa richesse. Toute tentative de changement de mes comportements me semble impossible sans cette première étape. Ce bout de vie m’a permis de sentir que je suis sur la même planète qu’un Groenlandais et une baleine à bosse. Dans des réalités bien différentes, mais sur le même navire.

Avoir été là-bas, ne m’a pas permis de voir si la calotte glaciaire fondait plus vite, même si beaucoup de personnes m’ont posé la question. C’est comme demander à quelqu’un après une balade en forêt s’il entend vraiment moins d’oiseaux chanter qu’avant. Seuls ceux qui suivent cela depuis des années, de façon régulière et méthodique peuvent tenter de répondre à ces questions et nous alerter là-dessus. Quoi qu’on en dise, ce ne sont pas les voyageurs occasionnels qui peuvent le faire. J’en ai plus appris sur l’impact du réchauffement climatique en Arctique, à mon retour en France, en lisant des articles/livres publiés il y a déjà plusieurs années. Alors, comment défendre l’idée qu’il faut se rendre sur place pour comprendre ? Je peux juste dire qu’être sur place m’a donné l’envie et le temps de m’intéresser à cette région. Ça m’a permis de mettre des images et des sons, sur des personnes, des lieux, des idées et de me sentir physiquement plus concerné. J’ajoute le plaisir infini et les émotions intenses que j’ai eus sur place en guise de carburant, et la machine est lancée pour un certain temps.

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J’ai maintenant envie de dédier mon énergie et mon temps à manoeuvrer sur le pont pour avancer … à la voile de préférence, vous l’avez compris. Togezer est un bateau allant dans une direction qui m’intéresse et qui me semble être la bonne. Les gens qui y travaillent, et ses membres semblent être de très bons équipiers, avec qui je crois, je vais avoir beaucoup de plaisir à naviguer. Le voyage est un thème aussi grand et passionnant que l’océan à explorer… alors j’espère bien avoir ma place sur ce navire et lui faire honneur.