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Le tourisme dans la perspective de l’effondrement ou un tourisme de l’effondrement…

Par William Wadoux, 49 ans, associé gérant de Terra Andina Ecuador depuis 6 ans, basé à Quito en Équateur.

Diplômé ingénieur télécoms, 7 ans chez Alcatel, Thales en tant que Chef de Projet, 2 ans dans une galerie d’art contemporain, 8 ans en ONG (Latitud Sur), passionné d’Amazonie, de ses populations (conseiller quelques mois au Ministère de l’Agriculture en Équateur sur la légalisation de territoires indigènes) et d’Agro-écologie.
william.wadoux@terra-group.com


Miroir, miroir en bois d’ébène, dis-moi, dis-moi que je suis la plus belle

Il n’est pas de débat sérieux sur le sujet de l’effondrement de la société et du changement climatique qui ne commence par la question radicale bien personnelle « Dois-je continuer à travailler dans le tourisme ? ». Notre secteur n’y échappe pas, comme bien d’autres, car il n’est pas que peu d’activité qui ne consomme de l’énergie et ne participe à sa mesure à la génération de gaz à effet de serre. On peut toujours relativiser… l’industrie du tourisme participerait à hauteur de 5 à 8% des émissions (les chiffres varient selon les sources et les activités incluses).
On peut toujours considérer le fait que c’est la part du transport aérien qui pèse le plus dans nos voyages et que de ce fait nous n’en sommes directement responsables et ne pouvons influer sur ce fait… ou encore que les avions partiraient sans doute même sans nos clients ou que ce sont ces derniers qui nous poussent à leur proposer des services polluants.

Bref, il y a de nombreux stratagèmes pour alléger la tension schizophrénique provoquée par cette question mais en tant qu’acteur économique responsable, se regarder dans le miroir est un acte essentiel, d’honnêteté intellectuelle, désormais devenu nécessaire et imprégné d’urgence selon le niveau de pessimisme avec lequel on enrobe sa vision de l’avenir sociétal qui nous attend, sans même considérer le scénario le plus dramatique.

Avant d’envisager des pistes de réflexion supplémentaires, il y a une seconde question à laquelle il semble fondamental de répondre afin de se positionner dans le débat général.

Croissance ou décroissance, toujours plus ou beaucoup moins ?

Je vais faire l’impasse sur la vision des climato-sceptiques, dont le débat ne se fonde pas sur des arguments scientifiques mais sert à mon sens des intérêts mortifères, distillant de manière fallacieuse le doute sur une situation d’extrême urgence.
L’information désormais circule en abondance autour des risques systémiques majeurs qu’encourent nos sociétés pour que nous ayons tous conscience de scenarii potentiels qui nous menacent à l’échelle de l’humanité. La complexité des simulations réalisées grâce à l’aide de données et de modélisations de plusieurs dizaines de milliers de scientifiques ne permet pas de déterminer avec certitude le type de scénario ou les dates d’occurrence des évènements. Mais une fois passée la phase de doute (en effet peu d’arguments scientifiques viennent contredire les principales conclusions de ces prédictions), il est fort probable que vous acquériez la conviction que la société souffrira de conséquents changements, provoqués par une crise de l’énergie, un effondrement du système financier, des conflits militaires, la disparition des derniers écosystèmes, des catastrophes climatiques majeures ou une pandémie.

Si vous en êtes là, il vous faudra prendre parti pour les partisans de la croissance (même si verdie pour coller à la nécessité de diminuer nos impacts) ou pour le camp des décroissants.
Le premier suit la philosophie du « business as usual », on ne change rien ou presque, on interdit l’usage des pailles à la cantine des usines Seveso, on continue à produire, notamment des équipements de transport moins énergivores et des systèmes de production d’énergie non fossile. On reste dans le modèle d’une croissance continue dans un monde aux ressources finies, avec des solutions techniques qui viendront résoudre nos différents défis.
Le deuxième fait le constat des pics passés ou à venir des ressources qui permettent cette production et conclut au fait qu’en dépit des meilleures avancées scientifiques, nos besoins matériels inévitablement croissants dans le modèle actuel amènent à une impasse.
Puisque mes convictions m’amènent à adhérer au second groupe, je vais développer les arguments qui sous-tendent cette position. Le mythe d’une croissance infinie dans un monde matériel fini, aux ressources comptées est un contresens logique. C’est du storytelling hérité de l’âge industriel, ayant bercé les générations antérieures, et duquel nous avons du mal à nous extraire tant il sert d’intérêts personnels et en dépit de son caractère nettement prédateur.
De nombreuses ressources ont passé leur pic ou sont en passe de le faire : celui du pétrole est déjà connu, mais c’est aussi le cas de l’argent (nécessaire à la fabrication des pales des éoliennes), de nombreux métaux rares (pour les ordinateurs et téléphones portables). Sans oublier par exemple les phosphates tant nécessaires à l’agro-industrie qui a rendu nos sols agricoles addictifs aux engrais chimiques. Sans énergie et avec des ressources en diminution (ou raréfiées et très coûteuses), comment alimenter la croissance de la consommation avec une population en augmentation vertigineuse (voir chiffres Afrique) ?
Cette décroissance sera ainsi subie (pour les sceptiques, les résignés ou les passéistes) ou préparée (les optimistes actifs).

Le tourisme à l’époque de l’apocalypse annoncée

Le voyage a de nombreuses vertus que l’on connaît : la rencontre avec d’autres humains aux conceptions du monde très différentes, donc forcément bénéfique si l’on veut s’essayer à changer de paradigmes ; vivre la beauté du monde pour prendre conscience de l’importance de le sauvegarder ; permettre à des sociétés de maintenir des modes de vie ou des lieux grâce aux revenus du tourisme, etc…

Dans la course à la compétitivité qui caractérise la société dans laquelle nous sommes immergés, arrêter notre activité serait un sacrifice certainement inutile car le vide provoqué par notre disparition n’en serait que vite comblé par un autre compétiteur. C’est d’ailleurs la même course entre nations qui les empêche de prendre des décisions d’importance. Le changement doit venir de l’ensemble de la société. Autrement dit, de tous ces acteurs anonymes que sont les consommateurs, nos voyageurs qui, une fois atteint un seuil critique, feront basculer les pratiques de notre industrie. C’est à ce niveau que nous devons contribuer. Ne pas le faire n’empêchera pas le changement et cela reviendra à rester du mauvais côté de l’histoire.

Côté agences, il faudra rendre nos pratiques plus vertueuses, mais avec sincérité. Pas de greenwashing, on n’en est plus à ce stade. Cela va de gestes plus respectueux de l’environnement au bureau à la conscientisation active de nos clients (une charte ne suffira pas), de nos fournisseurs et en interne. Former nos guides à prendre conscience des conséquences de leurs décisions lors du voyage est une étape importante pour qu’ils « déteignent » sur les clients. Faire un choix éclairé de nos fournisseurs au moment de dessiner un programme. C’est préférer un hôtel certifié (aussi critiquables soient certains labels) ou engagé dans une démarche vertueuse à un charmant hôtel indifférent à la communauté locale et aux pratiques écologiques. Une évidence pourtant peu encore pratiquée. Certes, nous avons tous des clients réticents, avec des choix critiquables en ce sens, mais nous pourrons opter pour abonder dans son sens, tenter de l’influencer avec des arguments bien acquis par nos agents de voyage, ou simplement refuser sa demande.
Il s’agira de pister les sources potentielles de diminution de l’empreinte carbone, remplacer un véhicule polluant par des vélos là et quand cela est possible. Il faudra sans doute renoncer à proposer des services luxueux mais extrêmement polluants et qui n’opèreraient pas si nous ne l’avions proposé (le tour en hélicoptère). Dans une perspective de décroissance, c’est penser plus de sobriété et de « slow travel ».
Insérer des visites de lieux engagés, où l’exemple et le discours auront une chance d’impacter les visiteurs, en plus des sites incontournables, est une bonne manière d’inviter les voyageurs à la réflexion mais aussi d’appuyer ces gens incroyables qui luttent pour nous depuis bien avant que nous ayons pris conscience de ces réalités.

Pour diverses raisons que je ne vais pas exposer ici, je ne parlerai pas de principe de compensation carbone mais de soutien aux initiatives vertueuses. En tant qu’acteurs conscients et responsables de nos actes, nous pourrions dédier une partie de nos bénéfices à des projets correctement sélectionnés et gérés.

Un autre axe de travail est celui des voyages « utiles », des voyages de « conscience » (il n’y a pas là de sous-entendu moral) lors desquels de nombreuses visites de lieux engagés permettraient d’apprendre quelque chose : un éco-village (passez outre la vision des hippies), une ferme en permaculture, des initiatives de préservation d’écosystème,… Tout cela avec un fil rouge qui donnerait un sens global à ce voyage.

Transition ou basculement, du Club Med vert pomme ou des vacances zadistes ?

Si le voyage reste donc une pratique de grande valeur, il devra cependant prendre une autre orientation (brutalement sous le fait de changements drastiques, ou graduellement si l’on considère des dégradations localisées et cumulatives).
Si nous considérons l’impact du pic pétrolier déjà passé, et que l’on conçoit que nous consommons actuellement les dernières réserves, les prix des vols devraient inévitablement augmenter et certainement rapidement. Même si l’augmentation du tourisme mondial semble attester l’inverse à court terme.

Si l’on me demande à quoi ressembleront les voyages de demain, je répondrais qu’ils seront plus lents, plus longs, moins éloignés. Le tourisme local prendra le pas sur le tourisme long courrier. Les clients aisés continueront de voyager mais sans doute pour se réfugier dans des oasis protégées, histoire de se faire plus discrets.
Le principe de communauté rééquilibrera l’individualisme forcené et les acteurs du tourisme apprendront à mieux vivre et travailler ensemble, quand le gâteau s’est amaigri et que la collaboration devient une nécessité de survie. Il s’agit d’un changement de paradigme qui se fera, contraint ou voulu.

En somme, décroître ce n’est pas retourner à l’âge de pierre (même si sur certains aspects cela y ressemble) mais vivre mieux (et voyager mieux) avec moins (en privilégiant l’humain et la nature sur le matériel) dans une société devenue plus dangereuse et chaotique. Reconsidérons le voyage ayant du sens dans cette période d’incertitude croissante, libérons notre ingéniosité et employons ce désir de liberté qui caractérise notre milieu de réceptifs pour inventer le voyage de demain. Au pire, si l’effondrement n’a pas lieu, vous aurez donné plus de valeur à vos voyages et contribué à freiner le changement climatique ; au mieux, vous vous serez préparés (avant tout dans vos têtes) à ce qu’il adviendra. Une seule recommandation : ne tardez pas à y réfléchir, c’est certainement la décision la plus conséquente de et sur votre vie et celle de vos enfants.

…Fabrice me disait à propos de cet article que je devrais le colorer, y mettre une touche encore plus personnelle et le relier à l’actualité avec mon analyse particulière…
J’ai longtemps hésité et plutôt que de l’amender, eh bien je vais lui rajouter une extension, une note de fin d’article, un cheveu dans la soupe pour le rendre plus ésotérique…

Avez-vous déjà senti la vie parcourir les racines, le tronc, les branches d’un arbre ? Certains peut-être, mais la plupart n’y voyez qu’un arbre, un objet, au mieux esthétique, sans doute utile. Vous connaissez tous le film Avatar, et ces lumières qui constituent un réseau de veines s’étendant dans le végétal et au-delà, mettant en lien ainsi plusieurs arbres ? Vous avez peut-être même lu ces livres faisant état d’ultimes recherches portant sur les moyens de communication des plantes ?
Imaginez alors qu’il existe un moyen de percevoir cette circulation du vivant ! dont la science officielle se rapproche petit à petit pour en donner des explications rationnelles.

C’est lors de nombreuses cérémonies partagées avec plusieurs communautés amazoniennes que j’ai côtoyées pendant 12 ans que j’ai connu ce type de perception. Il s’agit d’un mode ancien d’accès à la connaissance, dont les techniques varient selon les cultures, mais omniprésentes à travers le monde.
Autant vous dire qu’avec ce type d’expériences, se développe non seulement une manière complémentaire de voir le monde (on le voit en vérité depuis plusieurs angles de vue), en marge de la société dominante, mais aussi une meilleure intuition et surtout une plus grande sensibilité pour le vivant. Des larmes ont coulé sur mes joues à l’annonce des incendies récents en Amazonie qui ont ravagé ces millions d’arbres (en l’écrivant, cette même émotion me revient)… car, tout comme les Indiens, je sais combien tout ceci est un suicide collectif perpétré par une société immature, mais dont le danger réside dans le fait qu’elle s’imagine adulte. Je dois beaucoup à ces populations indiennes dont on fait l’économie dans notre engouement pour une croissance dévorante et inhumaine. Je leur dois ma forme de spiritualité, ma façon si peu consensuelle et commune de voir le monde et de me relationner, et surtout mon respect pour la vie sous toutes ses formes, même s’il me reste bien du chantier comme tout être humain.

Cette intuition, combinée à ma formation d’ingénieur qui m’a permis de ne pas sombrer dans une approche new-age, me font percevoir les récents évènements sociaux, en Équateur, puis au Chili, en Bolivie, ou encore en France, comme les prémisses de l’explosion d’un modèle de société tentant de résister avant que l’océan ne l’emporte, indifférent aux « plus riches » du cimetière en construction autant qu’aux « pauvres ».

Mais c’est grâce à cette spiritualité amazonienne millénaire que je peux garder un certain optimisme réaliste face à l’annonce de l’effondrement des écosystèmes, du réchauffement climatique dont l’issue semble inéluctable ou de la chute du château de cartes financier. Et c’est ainsi que ma spiritualité me dicte de tenter d’alerter aussi mon entourage, par amour, même s’il m’en coûte leur amitié.
Rappelez-vous « Dune »… le dormeur doit se réveiller…