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Étiquette : niger

Du greenwashing à l’ère de la défiance : ça va chauffer !

Par François Piot, 46 ans, Président de Prêt à Partir depuis 1998.

Ingénieur de l’École Centrale de Paris, DEA de biophysique moléculaire et d’un DESS de gestion des entreprises (IAE Paris). Entre dans l’entreprise familiale après une brève carrière de chercheur au CNRS (2 ans) et une coopération en Autriche à vendre des ventilateurs.


Il y a 12 ans, j’ai fait la rencontre de Daniel Masson, président de Niger ma Zaada, ONG qu’il avait fondé quelques années auparavant. Daniel m’a expliqué ce que son association réalisait au Niger. Dans un rayon d’action limité, à environ 45 minutes de Niamey, Niger ma Zaada avait construit des puits, des écoles, un centre de soins. Daniel partait plusieurs fois par an au Niger, sur ses deniers et en bénévole, pour suivre les chantiers financés par les fonds de l’association. Il m’a paru sympathique, compétent, et exemplaire, je lui ai signé un chèque de 3 000 €. Et n’ai pas oublié de demander mon reçu fiscal.
Douze ans plus tard, nos dons cumulés se chiffrent à 500 000 €. Par l’intermédiaire de Niger ma Zaada, nous avons financé des puits, des écoles, un centre de soins, un grenier, et un programme de conservation des dernières girafes d’Afrique de l’Ouest, pour lesquelles nous avons replanté quelques 60 000 arbres. Chaque année, nous donnons un peu plus à l’association. Nous avons écrit ensemble une belle histoire, qui s’est enrichie années après années. Cinq personnes de notre entreprise, dont moi-même, sont allées au Niger, encadrées par l’association. Daniel Masson intervient régulièrement auprès de nos équipes de ventes, et nous associons nos clients aux actions menées sur place. Nous les informons, nous les sensibilisons, et nous les remercions, car c’est grâce à eux que nous pouvons «faire notre part» au Niger.

Daniel m’a confié qu’il avait visité, en Afrique, des zones replantées de millions d’arbres… sur le papier. Dans les faits, malgré les panneaux arborant le nom des généreux mécènes, autour, c’est resté le désert. Les sponsors ont-ils réellement payé leur part ? L’argent s’est-il évaporé ? Ce qu’il y a de certain, c’est que le reçu fiscal a bien été utilisé !
Le 30 septembre dernier, Air France annonçait vouloir replanter 70 millions d’arbres pour compenser les émissions de CO2 de ses vols intérieurs. L’information est tombée juste après la faillite d’Aigle Azur et de XL Airways, et surtout après plusieurs mois de « flygskam », la honte de prendre l’avion. Il suffit de lire les commentaires sur le web pour comprendre que l’effet n’est pas celui escompté. Il y a 10 ans, Air France aurait reçu le prix Nobel du développement durable, comme Al Gore a reçu celui de la paix avec des données falsifiées. Aujourd’hui, le citoyen est mieux informé que formé, et il ne croit plus ce qu’on lui raconte. Le scepticisme radical, la chasse aux sorcières du greenwashing, l’ivresse de la théorie du complot, bienvenue dans l’ère de la défiance !

La faillite de Thomas Cook va changer durablement la relation entre le voyageur et son agence de voyages. Cela faisait 178 ans que Thomas Cook vous faisait découvrir le monde. Et, soudainement, tout s’arrête. Il faut repayer les hôteliers, rapatrier les clients, rembourser les acomptes. My God, que fait Scotland Yard ? Dieu sauve la Reine, et mes vacances… Alors, de grâce, ne venez pas me raconter que mon voyage en avion réchauffe la planète et que je ferai mieux de prendre le train électrique ou de partir en covoiturage. 

Nombreuses et louables ont été les initiatives dans notre métier pour proposer des voyages plus écolos : du label Chouette Nature de Cap France au Framissima Nature de Soustons, en passant par le tourisme « nature » d’Austro Pauli ou de Voyager Autrement. Malheureusement, nos clients ne se sont pas rués sur ces voyages qui n’ont jamais trouvé de rentabilité… durable. Quand j’ai rejoint l’entreprise familiale il y a 20 ans, nos clients partaient principalement en vacances autour de la Méditerranée, pendant deux semaines estivales en hôtel-club. Intuitivement, j’ai voulu rajouter à notre catalogue deux superbes circuits : l’un en Bourgogne autour des églises romanes, l’autre au nord de Paris pour visiter les premières églises gothiques. Inutile de vous dire que nous avons annulé les deux voyages.

13 ans plus tard, j’ai récidivé en déposant la marque « Esprit et Culture » pour organiser des voyages avec le diocèse de Nancy. A l’occasion du lancement de cette très belle croisière avec des excursions exceptionnelles, nous avions organisé une fabuleuse conférence avec le journaliste et écrivain, spécialiste des religions, Antoine Sfeir – paix à son âme. Nous avons réuni plus de 2000 personnes en une soirée mémorable, et… vendu 2 cabines sur le bateau. Au début de notre partenariat avec Niger ma Zaada, nos vendeurs avaient pour consigne de demander 3 euros par voyage à nos clients, et de leur expliquer nos actions au Niger. Devant les réactions parfois décevantes, parfois agressives de nos clients, nous avons simplement augmenté nos frais de dossier de 3 euros et  glissé une carte de remerciement dans nos carnets de voyages. Culpabiliser les clients ne sert à rien, sinon à leur donner envie de changer d’agence de voyages.

Quand Fabrice Pawlak m’a proposé de rédiger un article pour le Yakafokon, nous venions d’avoir une discussion sur le voyage éthique et la dimension sociétale des voyages à proposer à nos clients. Et nous n’étions pas du tout d’accord. Nous ne changerons pas les goûts de nos clients, et notre métier est de leur conseiller le voyage qui leur apportera le plus de joies et de souvenirs. Nous avons certes une responsabilité dans les conseils que nous leur prodiguons, y compris en matière de responsabilité sociétale et environnementale. Par exemple, nous luttons contre le tourisme sexuel. Mais si notre client veut lézarder deux semaines au bord de la piscine en évitant tout contact avec les indigènes ou aller passer un week-end à Pékin, nous lui vendrons quand même. 

En revanche, avec un bout de la marge de ces voyages, nous pouvons agir. C’est ce que nous faisons, par exemple en finançant Niger ma Zaada. Nous consacrons une part importante de nos résultats à des investissements dans les énergies renouvelables (panneaux solaires, centrales hydro-électriques, centrales de méthanisation). Comme le colibri, nous faisons notre part. Pour changer les mentalités, pour changer les habitudes, il faudra la force de la loi. Restreindre, interdire, taxer. 

Cela suffira-t-il pour stopper le réchauffement climatique à un niveau acceptable ? Soit la corrélation entre le taux de CO2 dans l’atmosphère et la température moyenne de la planète est un hasard, ce qui signifierait que l’activité humaine n’a pas d’impact démontré sur le climat, soit il est déjà trop tard pour éviter un réchauffement qui devrait atteindre plusieurs degrés et plonger l’humanité dans un chaos inimaginable : montée des eaux, réfugiés climatiques, famines, pandémies, et bien sûr une guerre mondiale, qui mettrait peut-être fin à notre espèce. Restons optimiste pour Gaïa : l’homme est arrivé dans les dernière secondes de la vie sur Terre – 400 000 ans sur 4,5 milliards d’années – et plein d’autres espèces n’attendent que notre disparition pour prendre le pouvoir. Il y aura une Terre pleine de vie après notre disparition. Rappelons que les dinosaures, ces êtres soi-disant mal adaptés et stupides, ont régné sur la planète pendant 160… millions d’années. Dans tous les cas, exit la question du CO2. Évidemment, pas politiquement correct…

En revanche, nos enfants vivront la fin du pétrole. La fin du pétrole comme carburant, car il y en aura toujours, mais on ne l’utilisera plus comme aujourd’hui, tellement son prix aura monté. On l’utilisera tellement peu qu’il redeviendra moins cher qu’aujourd’hui. Souvenez-vous que nos grands-parents ont connu la fin du charbon, grâce au déploiement du nucléaire en France. Le voyage est devenu un besoin essentiel pour beaucoup d’entre nous. La liberté de se déplacer pour pas cher est devenu une liberté fondamentale. Quand j’étais enfant, un voyage en Thaïlande coûtait 20 000 francs (3 000 euros) et durait 3 semaines. Aujourd’hui, personne ne part trois semaines en voyage ! Et l’offre s’est adaptée à la demande : un week-end à Pékin plutôt qu’une vraie découverte de la Chine. Pour un week-end, ne vaudrait-il pas mieux une bonne expérience 3D avec un casque de réalité virtuelle qui, comme le DVD élimine la pub, permettra d’éviter les contrôles dans les aéroports et les files d’attente dans les musées ? Une visite virtuelle de la Cité Interdite, sans bouger de son canapé.

L’autre tendance serait le « slow tourisme » : on court toute l’année métro-boulot-dodo, pourquoi ne pas prendre son temps pendant les vacances ? Il faudra alors repenser nos programmes, passer du temps à visiter tous ces merveilleux sites touristiques secondaires, déserts et authentiques. Partir à la rencontre de celui qui nous accueille dans son pays, découvrir son histoire, sa civilisation, ses mœurs et ses coutumes. Toutes choses que nos touristes stressés et pressés n’ont pas le temps de voir. 

Bien entendu, si on part moins souvent mais plus longtemps, le bilan carbone du voyageur s’améliore, car c’est le vol qui émet le plus de CO2. Il est probable que le chemin sera, une fois de plus, montré par le monde de l’entreprise : de plus en plus de sociétés utilisent la vidéo-conférence pour éviter un rendez-vous de deux heures à l’autre bout du monde. Le voyage le plus économe en CO2 est celui qu’on ne fait pas… Dans les appels d’offres de business travel, on commence à voir apparaître de nouvelles demandes liées à la RSE de l’entreprise. Par exemple, le montant des émissions de CO2 liées au déplacement. C’est une piste intéressante : êtes-vous prêt à payer votre voyage un peu plus cher si votre avion est plus économe en kérosène ? Êtes-vous disposé à prendre le train plutôt que l’avion ? A utiliser Airbnb plutôt qu’un hôtel de chaîne ? Observons bien ce qui se produit dans le monde du voyage d’affaires, cela nous montrera l’évolution du comportement de nos voyageurs.

Si on résume notre plan-climat chez Prêt à Partir pour les 5 ans qui viennent :

  • Renseigner les voyageurs sur leur impact CO2 de la façon la plus précise possible, dès le devis ;
  • Inciter nos clients à partir plus longtemps, mais moins souvent, pour de véritables expériences avec les populations locales ;
  • Consacrer une part toujours croissante de notre marge à des actions utiles et durables qui donnent du sens à notre métier.

On ne va pas sauver le monde, mais on va juste essayer de rendre nos clients, nos fournisseurs et nos collaborateurs un peu plus heureux.