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Réinventer le voyage porteur de sens

Par Alix Gauthier, 34 ans, diplômée de Sciences Po Paris et HEC Entrepreneurs

Après 5 ans de salariat en grand groupe en marketing et communication (Pernod Ricard), j’ai co-fondé Copines de Voyage et Petits trips entre amis, que j’ai quitté cet été. J’accompagne désormais les jeunes entreprises du tourisme dans leurs problématiques de positionnement, organisation et croissance ! Vous pouvez me contacter par mail : gauthieralix@gmail.com


Jamais notre rapport au voyage n’a été autant questionné dans les pays européens. A la rentrée des classes en Septembre cette année, on pouvait entendre beaucoup de parents revendiquer assez fièrement des vacances « 100% made in France ». Émettre un certain scepticisme envers les séjours européens ou longs courriers de 5 à 15 jours, fortement consommateurs en kérosène, en énergie, et en désagréments liés à la surfréquentation touristique des mois de Juillet et Août. Plus particulièrement chez les « CSP+ », ces catégories socio-professionnelles supérieures, dont les moyens financiers en font, à coup sûr, le profil type de clients des réceptifs Togezer.

Et les chiffres de l’été 2019, publiés par le SETO (en octobre 2019), semblent corroborer ces conversations de sortie d’école : la France a connu une croissance des voyageurs de 5,6% (en voyages à forfait), là où le moyen courrier et le long courrier ont déçus (respectivement -4,2% et 0,9%). Bien sûr, les mouvements sociaux français ont eu un impact majeur, mais comment ne pas s’interroger, derrière ces chiffres, sur certains signaux qui apparaissent dans le rapport au voyage des sociétés les plus industrialisées ?

Si certaines tendances de fond pourraient nous laisser craindre un recul du marché de la consommation touristique en chiffre d’affaires, il est plus probable qu’il s’agisse simplement d’une mutation dans notre façon de voyager, par laquelle le voyage devient un événement, plus rare, plus intense, plus riche en terme de sens pour l’individu.

Il y a encore quelques années/mois, la fréquence de vos voyages, l’exotisme de vos destinations, la richesse de vos rencontres locales, étaient unanimement reconnues comme vertueuses. Désormais, l’acte de voyager n’est plus un fait aussi consensuel.  L’acceptation sociale du lourd bilan carbone lié à l’utilisation du transport aérien en est bien sûr une cause directe. Mais d’autres paramètres contribuent à cette modification des perceptions : dans des vies professionnelles soumises au stress, des vies personnelles qui laissent peu de moments de qualité en famille, l’aspiration au « slow travel » semble de plus en plus forte. Et se poser dans un lieu hexagonal, en reconnexion avec la nature et ses proches, un projet qui devient fortement désirable. A l’opposé, donc, des formats traditionnels  de voyages « vacances scolaires », qui nécessitent du temps et de l’organisation en amont et génèrent eux-mêmes du stress et de la fatigue. A fortiori si le voyage implique le passage par des sites ou itinéraires sur-fréquentés, par le cumul de touristes à certaines périodes de l’année, ou l’accélération du tourisme outbound parmi les populations des pays émergents.

Pour autant, je crois assez fortement que ces phénomènes ne constituent pas la mort à petit feu du tourisme moyen et long courrier des français, mais plutôt une mutation en devenir, selon le concept économique Schumpeterien de destruction créatrice. Netflix fait certes trembler Canal +, mais la consommation de contenus vidéos des français n’a jamais été aussi élevée !

Et ceux là même qui revendiquent des vacances 100% françaises formulent aussi, en parallèle, des projets de voyages longs, immersifs, et porteurs de sens.

Pour certains, ce projet sera un congé sabbatique « Tour du monde », en famille, de 6 mois à 1 an, voire plus, pour recréer un lien fort et impérissable au sein de la cellule familiale. L’émission « zone interdite » en a fait sa marque de fabrique, avec 4 à 5 épisodes par an dédiés à ces familles qui changent de vie, partent faire un break pour un tour du monde. Si cette répétition crée une overdose chez certains téléspectateurs, les belles audiences de ces épisodes incitent la chaîne à reprogrammer régulièrement le sujet.

Pour d’autres, ce projet se construit autour du dépassement de soi, physique ou psychologique : une retraite méditative, transformationnelle, une itinérance exigeante en vélo, à pieds, en traversée, chacun à son niveau. Pour un break à un moment de changement de vie, de remise en cause personnelle, suite à un événement personnel ou professionnel. A la manière d’Elisabeth Gilbert dans son récit « mange, prie, aime », ou de ces étudiants ou jeunes actifs qui veulent découvrir le monde lors d’une phase de transition. A l’image de ces quelques 300 participantes qui partent chaque année pour le raid Amazones, des femmes ordinaires, et non pas des sportives de haut niveau, qui sortent de leur confort quotidien, de leurs obligations de maman, pour se confronter pendant 5 jours de raid à des épreuves physiques dans un environnement lointain. Ou bien de « Copines de Voyage », qui permet à certaines femmes de se lancer pour la première fois dans un voyage à l’étranger. Ou encore de ces femmes et ces hommes qui se lancent un défi de dépassement de soi par le biais d’une exploration, avec Explora Project. Ou enfin, de ces passionnés, capables de traverser le monde pour participer à des compétitions ou évènements mythiques, qu’il s’agisse du marathon de New York, du Burning Man festival, ou d’un IronMan (triathlon).

Voyager moins souvent loin, mais dans un cadre plus fortement porteur de sens pour soi. Les projets cités ci dessous ont tous pour dénominateur commun la recherche d’une «expérience mémorable». Comme le rappellent les chercheurs et professeurs Hélène Michel, Dominique Kreziak et Marielle Salvador dans leur article « la microaventure, le voyage en bas de chez soi » : « Une expérience mémorable comprend trois dimensions clés : une dimension personnelle et psychologique liée à l’émotion, une dimension culturelle liée à l’environnement, et une dimension relationnelle. (…) Nous sommes désormais dans une « économie de l’expérience » où les acteurs du tourisme s’organisent pour répondre à cette recherche par l’individu d’un authentique soi (…). »

Les esprits chagrins y verront un rapport plus égoïste au voyage, par lequel on recherche, à l’étranger, un miroir de soi pour y trouver des réponses, une émotion. D’autres se réjouiront que le tourisme moyen ou long courrier retrouve de sa sacralisation, de son exceptionnel, qui marque un point de passage, avec un avant et un après. Et les entrepreneurs y verront une opportunité de réinventer le tourisme de demain, en s’interrogeant sur la façon de réinventer un voyage mémorable pour nos clients !

*étude SETO été 2019, publiée en octobre 2019
** https://start.lesechos.fr/actus/tendances-societe/la-microaventure-le-voyage-en-bas-de-chez-soi-16430.php