YaKaFoKon

Menu

Le voyage ou l’art de partager la vie locale 웃

Par Laurent Holdener – Temps de lecture : 7 min


QUI EST LAURENT ? (◔◡◔)
► D’origine suisse-franco-khmer, fondateur de l’agence réceptive Terre Cambodge depuis 1999.

Propos recueillis par Emma Dominguez pour TogeZer le 29/10/2019 


♾️ ♾️ ♾️ ♾️

Du béton suisse à la nature cambodgienne

D’origine suisse du côté de son père et franco-cambodgien du côté de sa mère, Laurent a grandi et suivi des études en Suisse dans le secteur du génie civil : « j’étais dans le béton » me précise-t-il d’un ton rieur. Pourtant, le destin va l’amener à se construire un autre chemin (pas en béton celui-là). Puisqu’en 1992, suite à l’intervention des Nations Unies, il peut fouler pour la première fois, le sol d’une partie de ses origines : le Cambodge. Ce voyage l’a tellement marqué que lorsqu’il revient en Suisse pour finir ses études, il ne pensera qu’à une seule chose : y retourner.

Pari tenu, en 1996, il plie bagage pour le Cambodge pour enseigner l’hydraulique à l’Institut Technologique du Cambodge (sous coopération française à l’époque), puis travailler dans une entreprise privée de construction. Ce dernier emploi lui permettra surtout de voyager dans le pays et de dormir chez l’habitant, les sites de construction étant dans des endroits reculés du pays. Fort de cette connaissance du terrain, Laurent se décide à monter son agence locale de voyage, qui sera en fait un bar-agence, répondant au nom de TOOI TOOI Bar. En Khmer, TOOI signifie petit, le bar faisait 3 x 5 mètres ! Il achète également un bateau en bois de marchandises à Phnom Penh, le retape pour l’aménager en cabine et terrasse, et ainsi proposer des séjours sur le lac Tonlé Sap.

         _________________________________
         | TOOI TOOI : TRAVEL AGENCY/BAR |                  
      .======================================.
      | ___ ___ ___               _   _   _  |
      | \_/ \_/ \_/ C|||C|||C||| |-| |-| |-| |
      | _|_ _|_ _|_  ||| ||| ||| |_| |_| |_| |
      '======================================.
                        
           .:.                              
          C|||'                             
        ___|||______________________________
       [____________________________________] 
        |   ____    ____    ____    ____   | 
        |  (____)  (____)  (____)  (____)  | 
        |  |    |  |    |  |    |  |    |  | 
        |  |    |  |    |  |    |  |    |  |  
        |  |    |  |    |  |    |  |    |  |  
        |  |____|  |____|  |____|  |____|  |  
        |  I====I  I====I  I====I  I====I  |  
       jgs |    |  |    |  |    |  |    |  |
                                               
                   

Pour compléter les séjours autour du lac, Laurent, friand de randonnée en pleine nature, recherche sans cesse de nouveaux chemins : « le Cambodge est un terrain de jeu immense puisqu’ énormément de sites n’étaient pas découverts à cette époque, l’accès y était très difficile à cause des mauvaises routes ou des mines ». En parallèle, il croise la route du Colonel Billot qui faisait partie d’une agence nationale de déminage. Dès qu’un site était déminé où il y avait un temple ou des sculptures, le Colonel prévenait Laurent pour qu’il puisse partir en reconnaissance terrain afin de trouver des nouveaux circuits de randonnées dans la forêt : « je me croyais un peu dans Indiana Jones à la recherche de sites perdus » me confie-t il.

Son bar-agence fonctionne bien. La journée, il vend des circuits et accompagne les voyageurs en tant que guide. Le soir, il tient le bar et anime les festivités. Mais le rythme est intense, il décide donc d’arrêter l’activité de bar pour se concentrer sur le tourisme. C’est à ce moment-là qu’il contacte des TO en France et commence à travailler avec eux : c’est la naissance de son agence réceptive Terre Cambodge, qui vient de souffler ses 20 bougies le 30 novembre 2019 !

L’échange entre le voyageur et l’habitant : des rencontres humaines avant tout !

À travers Terre Cambodge, Laurent a toujours souhaité promouvoir un tourisme authentique, dans lequel le voyageur va pouvoir s’immerger dans la vie locale cambodgienne afin de mieux comprendre le pays. Pour cela, les voyageurs doivent répondre à deux critères essentiels :

1/ La durée du séjour : pour bien ressentir le pays, le voyageur doit y passer du temps, ne pas être pressé. La durée moyenne des circuits du réceptif est de 14 jours et pour un combiné Vietnam-Cambodge, un minimum de 9 jours est requis au Cambodge.
2/ Le rythme du voyage : Laurent me confie « Pour les voyageurs qui veulent voir tous les incontournables et tout ce qui est marqué dans les guides de voyage, ils passeront plus de temps dans les véhicules à voyager qu’à visiter et “respirer” des sites incroyables. Je pense qu’il faut éduquer les voyageurs et les agences à notre conception du voyage. Le Cambodge se voyage de manière plus lente, avec du temps, on ne peut pas tout voir. » Il constate tout de même que, dans l’ensemble, les voyageurs sont assez compréhensifs et prêts à changer leur manière de voyager si on prend le temps de bien leur expliquer.

Ces deux critères leur permettent de proposer un tourisme plus humain, dans lequel le voyageur pourra réellement échanger avec l’habitant. Car Laurent en est persuadé : « pour développer un tourisme plus humain, il n’y a pas de secret, il faut passer du temps avec les locaux ». Ainsi, la meilleure façon de faire comprendre aux voyageurs, le mode de vie cambodgien, c’est de les faire dormir chez eux. Au fil des années, Laurent s’est noué d’amitié avec une dizaine de familles cambodgiennes qu’il connaît depuis très longtemps et avec qui il est le seul à travailler. Ces familles accueillent les voyageurs chez eux, mais cette activité d’hébergement reste une activité secondaire pour elles. En effet, ce critère est très important pour Laurent car il trouve dangereux que les familles cambodgiennes ne dépendent que du tourisme pour se générer des revenus. Les membres de ces familles exercent donc différents métiers comme agriculteurs, professeurs, vendeurs dans une boutique, etc.

          
 
                            _..-:-.._
                     _..--''    :    ``--.._
              _..--''           :           ``--.._
        _..-''                  :                .'``--.._
 _..--'' `.                     :              .'         |
|          `.              _.-''|``-._       .'           |
|            `.       _.-''     |     ``-._.'       _.-.  |
|   |`-._      `._.-''          |  ;._     |    _.-'   |  |
|   |    `-._    |     _.-|     |  |  `-.  |   |    _.-'  |  
|_   `-._    |   |    |   |     |  `-._ |  |   |_.-'   _.-'   
  `-._   `-._|   |    |.  |  _.-'-._   `'  |       _.-'   .
      `-._       |    |  _|-'  *    `-._   |   _.-'   ..:::
          `-._   |   _|-'.::. \|/  *    `-.|.-'   ..:::::::
              `-.|.-' *`:::: KSR. \|/  *      ..::::::::''
                      \|/  *`:::::::.. \|/ ..::::::::''
                          \|/  *`:::::::.::::::::''
                              \|/  *`::::::::''
                                  \|/  `:''
                                               
                   

Le réceptif a également une autre casquette puisqu’il a fallu former ces familles pour recevoir les voyageurs, les aider à maintenir leur habitat propre et respecter l’hygiène au niveau de la qualité des repas qui sont servis aux voyageurs. Chaque année, la cuisinière de Terre Cambodge passe dans toutes les maisons pour faire un rappel des règles.

Pour développer les échanges entre le voyageur et l’habitant, la partie la plus difficile et qui prend des années, selon Laurent, c’est le fait de débloquer la timidité des cambodgiens : « ils ne comprennent pas pourquoi les étrangers viennent dans leur pays où il n’y a rien à part de la pauvreté ; en plus, les voyageurs marchent alors qu’ils peuvent se payer une voiture, et en plus, ils ont de l’argent pour aller en hôtel alors qu’ils viennent dormir chez eux. Cela a pris du temps et beaucoup de pédagogie, pour faire comprendre aux Cambodgiens cette différence culturelle ». Pour que le contact soit facilité entre les voyageurs et les familles, le guide joue aussi un rôle important. Un autre moyen, employé par le réceptif, pour briser la glace : toutes les familles cambodgiennes sont devenues des pros du jeu de carte UNO.

S’engager dans une démarche RSE pour venir en aide aux habitants

Le tourisme est un métier de rencontres, d’aventures humaines, et c’est aussi un moyen de redistribuer des ressources financières (mais pas que !) pour améliorer la vie des habitants du pays visité.

Laurent me parle alors de son ami Jean-Baptiste. Il est archéologue et a fait des recherches dans la zone de Phnom Kulen, située à 2 heures de voiture des temples d’Angkor, c’est l’ancien bastion khmer rouge et la capitale du XIème siècle. Grâce à son métier, Jean-Baptiste a mené des chantiers avec plus de 200 ouvriers sur les sites archéologiques cambodgiens, il s’est alors penché sur les conditions des ouvriers. Il y a 15 ans, il a décidé de créer une fondation du nom de ADF Kulen : http://www.adfkulen.org/.

À travers son réceptif, Laurent a souhaité contribuer à la démarche de son ami en y mêlant le tourisme : « La région de Phnom Kulen est intéressante car il y a énormément de temples avec une forêt très belle pour faire des randos-treks, des villages ancestraux (immersion sociale) et des projets de développement liés aux villageois. Au début, la fondation souhaitait créer des revenus pour les familles au travers de projets liés à l’agriculture comme la création de fermes à champignons ou le développement de la pisciculture. Puis, la fondation a cherché une alternative afin de créer d’autres revenus complémentaires, c’est à ce moment-là qu’avec Terre Cambodge, nous avons proposé de former la population locale aux activités touristiques (hébergement, restauration, le transport et le guidage local) ».

Le réceptif finance également un volet important de la fondation sur le thème de l’éducation. Pour Laurent, la seule solution dans ce pays qui a un peu de peine à s’en sortir, c’est l’éducation. Il a commencé par développer des projets dans les écoles, car il pense que « le monde des adultes est frappé par les séquelles de la guerre et leurs conséquences (violence domestique, alcoolisme), les anciennes générations n’éduquent pas leurs enfants dans les bonnes valeurs ». Laurent mise alors sur la nouvelle génération : les enfants. Il a contribué à un programme éducatif concernant l’hygiène des dents : « Un des problèmes au Kulen, c’est qu’au fur et à mesure que les enfants grandissent, ils ont de moins en moins de dent. Car dès qu’il y a une carie, plutôt que de la soigner, ils enlèvent la dent. Nous avons donc construit un plan d’eau sur la place du village, qui est en fait devenu une place sociale où les enfants aiment s’y réunir pour voir les copains et se laver les dents. Suite à ce succès, nous sommes en train de l’étendre à d’autres villages. »

Une autre initiative développée avec la fondation sur le thème de l’éducation est liée à l’environnement. Laurent m’explique « Au Cambodge, nous avons un réel problème de déforestation, les adultes n’ont pas été éduqués. Nous n’essayons plus de préserver la forêt car les personnes qui coupent les arbres sont trop puissantes. Nous ne pouvons rien faire face à elle, nous sommes trop petits. Donc, à notre échelle, la seule solution que nous avons trouvée, c’est de planter des arbres derrière leur passage. » Des pépinières ont été installées dans les cours des écoles. Et une organisation a été mise en place en collaboration avec les professeurs, pour qu’à chaque récréation, les écoliers aillent arroser les arbres, enlever les mauvaises herbes et fermer les enclos pour que les vaches n’aillent pas manger les pousses.

Pour un artisanat du voyage et un tourisme plus spécialisé

Pour conclure, Laurent nous partage sa vision de l’avenir du réceptif. Il observe une tendance au développement du voyage sur-mesure et une baisse des voyages groupés. Il pense qu’en Europe, il devrait y avoir une transformation radicale de la part des TO et agences de voyage dans la façon de vendre le voyage, il y aura de de moins en moins de GIR et de plus en plus de FIT. Il me précise : « Les professionnels qui vont rester dans le domaine du voyage seront les spécialistes, je crois en la spécialisation, en l’artisanat. Je pense et j’espère qu’un jour, les voyageurs choisiront plus les structures petites et à taille humaine, que des géants qui d’ailleurs succombent comme par exemple Thomas Cook. J’espère que cela va remettre en question ces entreprises énormes qui n’arrivent plus à s’adapter à l’évolution rapide du secteur de par notamment l’absence d’agilité. J’espère que les voyageurs vont se diriger vers l’artisan local et voyager de manière plus intelligente. Il y a trop d’intermédiaires dans notre secteur ! Pour moi, les maillons de la chaîne qui ne font que revendre les produits et n’ont donc aucune valeur ajoutée dans la chaîne du voyage seront amenés à disparaître. Je pense aussi que l’avenir, c’est le petit réceptif, pas celui qui se retrouve dans 20 pays. Je crois qu’on va revenir à des structures plus humaines qui seront aussi liées à la manière de voyager. »